Que reste-t-il de nos amours ?

Rue des Thermopyles, ©© bêtise, bloguera

Comme s’il ne lui suffisait pas de me quitter, elle a tout supprimé, tout effacé.

Quand je suis rentré chez moi, rue des Thermopyles, les derniers vestiges de sa présence dans l’appartement étaient des tiroirs vides, des tâches sur le mur aux emplacements de tableaux, les siens ou d’autres que nous avions achetés ensemble. J’avais quelques souvenirs d’elle à mon bureau, des magnets rapportés de voyages, des petites figurines ringardes, un chat en porcelaine, un éléphant en métal… Évanouis.

Elle avait la clé de mon appartement et un collègue a été assez aimable pour lui ouvrir la porte de mon bureau.

De mon espace numérique personnel, elle a fait disparaitre des tonnes de courriels, de chats, de messages, des centaines de photos, des vidéos, des playlists… Il ne reste que des vides dans mon agenda. J’ai fouillé ma bibliothèque sur Amazon, dans l’espoir de trouver les notes qu’elle aimait griffonner sur les livres numériques. Plus rien. Elle n’avait oublié aucune fleur séchée entre deux pages.

Elle connaissait mes mots de passe.

Maintenant, elle refuse de me parler. Par des amis communs, elle m’a fait savoir qu’elle avait tout détruit, jusqu’aux tableaux achetés ensemble. Sacrifices à notre amour défunt ? Arrivera-t-elle à oublier qu’elle m’a connu ? Moi, je ne veux pas l’oublier.

Je n’ai plus rien de Charline, que des souvenirs qui me poursuivent, les approximations évanescentes de ma mémoire.

En désespoir de cause, j’ai demandé à Lisbeth si elle pouvait faire revenir la mémoire numérique de mon amour perdu. Lisbeth, c’est une copine « hackeuse ». A la fac déjà, elle me sauvait quand Google disparaissait de mon bureau, ou que mon imprimante se mettait en grève illimitée.

Lisbeth n’a pas hésité ; elle m’a demandé :
  • Tu veux aussi savoir ce qu’elle devient ? Si elle a un nouveau mec ? 
  • Non. Je veux juste récupérer ce qui m’appartient…
  • Charline n’est pas ramollo du mulot. Ça ne va pas être simple.
J’ai compris que cela allait me coûter un bras. J’ai l’habitude avec Lisbeth. C’est une amie dont les services numériques sont tout sauf gratuits.

Lisbeth m’a demandé des tas d’informations sur Charline : son adresse, son numéro de téléphone, son numéro de sécu, ses adresses mails, ses identifiants FB, WhatsApp, LinkedIn…

Une semaine plus tard, la hackeuse n’était arrivée à rien. Elle m’a fait la liste de tout ce qu’elle avait essayé sans succès. Pour moi, une liste de commissions en hébreu n’aurait pas été bien différente. Le total de la facture était sévère. Je lui ai dit de continuer.

Je commençais à désespérer quand j’ai reçu un coup de téléphone d’elle :
  • J’ai par hasard l’ordinateur portable de Charline.
  • Tu as l’ordi de Charline ?
  • Oui. Son portable.
  • Comment tu as fait ça ?
  • Tu ne veux pas savoir. Un ami qui l’a croisée dans le métro… Tu connais son mot de passe ? Cela nous ferait gagner du temps.
  • Avant, c’était « querestetildenosamours », sans blanc, sans majuscule, sans ponctuation…
  • Tu aurais dû te méfier…
Quelques secondes, et un cri de victoire de Lisbeth.

J’ai passé une heure au téléphone avec elle. Elle a fouillé partout dans l’ordi de Charline. Rien. Elle s’est connectée à sa sauvegarde de fichiers sur le cloud, à son courriel. Avec l’ordi perso de Charline, tout devenait facile. Toujours rien.

Nous avons été obligés de l’admettre. Charline avait vraiment fait le vide.

En désespoir de cause, Lisbeth a voulu en savoir plus sur la « cible » :
  • Elle t’a déjà fait des trucs comme ça ?
  • A moi, non ! Mais je sais qu’elle avait un copain il y a une vingtaine d’années. Elle avait autour de vingt-cinq ans. Quand elle l’a quitté, elle a détruit toutes les photos qu’il avait d’elle.
  • Elle t’a expliqué pourquoi elle avait fait cela ?
  • Elle le quittait. Elle ne voulait pas qu’il garde de souvenir d’elle. Pour elle, les photos lui appartenaient et elle les a détruites.
  • Elle a gardé un souvenir de lui ?
  • Pas que je sache… Ah, oui. Peut-être une fleur fanée, en lieu sûr, dans son agenda papier, puis dans la housse de son iPhone. Une fleur du premier bouquet qu’il lui a offert ?
  • Léthé avec un cœur de midinette ! Je parie qu’elle garde un truc de toi maintenant dans son iPhone. On va aller regarder. Et puis elle a peut-être d’autres Apps où elle garde tes données.
  • Tu ne vas pas lui piquer son iPhone maintenant ?
  • Moi je ne vole rien, précise Lisbeth. Ce n’est pas de ma faute si Charline égare des objets et qu’un de mes potes passe par là. Et puis je te rappelle que c’est elle la salope qui a dérobé ta mémoire numérique avec elle. Pas moi. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que tu t’étais gouré de meuffe. Pourquoi pas moi ? Je suis libre en ce moment.
  • Parce que tu préfères les filles, et parce que je ne supporte pas les geeks.
Est-ce que Charline est une salope, comme le dit Lisbeth ? Est-ce que ces courriels qu’elle m’avait écrits lui appartenaient ? Et les photos que j’avais prises ? C’est n’importe quoi !

Les jours ont passé. Le copain de Lisbeth passait le Capes. Il ne pouvait pas s’occuper tout de suite de mes affaires. Un futur prof des écoles, employé dans des coups tordus par une hackeuse souvent hors des clous…

Et puis, j’ai eu un coup de fil de Lisbeth :
  • J’ai le téléphone de Charline.
  • Tu as trouvé quelque chose dedans ?
  • Des tas d’Apps. Elle est vraiment branchée ta copine. Mais rien sur les données que nous cherchons. J’ai peur qu’elle ait tout détruit.
  • Merde !
  • Au fait. A côté de la fleur fanée, elle a maintenant un ticket.
  • C’est nouveau. Un ticket de quoi ?
  • Un concert des Beatles, le 4 juin 2020, à l’Olympia.
  • C’est là que nous nous sommes rencontrés. L’hologramme de Lennon était d’enfer.
Pincement au cœur. Comment ai-je pu merder à ce point ? Je l’aimais, et je n’ai pas de doute qu’elle m’aimait aussi. Et elle m’a effacé ? Dois-je me réjouir qu’elle ait gardé un souvenir de moi, ce ticket de concert qui me fait passer du côté des histoires achevées ?

Long silence au téléphone que je finis par rompre :
  • Je m’en fous qu’elle veuille tout détruire. Je veux récupérer ces données. Elles m’appartiennent.
Lisbeth a mis du temps avant de répondre :
  • Ces données existent sans doute sur les serveurs d’Intelligence Campus à Creil.
  • J’ai vu leur pub dans le métro : « Le plus grand écosystème européen public-privé en traitement de la donnée à usage civil et militaire. » C’est ça ?
  • Oui. Et c’est au passage un énorme entrepôt de données perso récupérées un peu partout par la DGSI, complète Lisbeth.
  • Ça va couter cher d’aller chercher là-dedans ?
  • Ce n’est plus une question de prix. C’est juste impossible.
Pendant quelques semaines, Lisbeth ne s’est plus manifestée. Je rêvais d’Intelligence Campus. Lisbeth y avait-elle ses entrées ? Réaliserait-elle un miracle ? J’ai lu quelques articles sur cet acmé de la technologie antiterroriste. C’est là qu’allait se construire la technologie d’un flicage de masse comme jamais dans l’histoire de l’humanité. Comme je passais du coté de Creil, je suis allé jeter un œil. Où pouvaient bien se cacher mes données ? Sans doute dans un de ces bâtiments discrètement protégés. Je me suis convaincu qu’il me fallait faire le deuil de ma vie numérique avec Charline.

Pourtant, un jour j’ai trouvé une clé Memex glissée sous ma porte. Je sais qu’il ne faut pas faire confiance aux clés inconnues, mais je l’ai quand même introduite dans mon ordi.

Dessus, mes courriels et mes photos côtoyaient des données personnelles dont j’avais même oublié l’existence.

J’ai invité Lisbeth à dîner. A ma question « Comment tu as récupéré tout ça ? », elle a répondu :
  • C’est pas moi le hacker qu’a cassé la machine à vapeur.
Elle n’a jamais voulu reconnaître que ce cadeau venait d’elle. Son amitié pour moi n’allait pas jusqu’à admettre qu’elle avait mis la main sur des données sécurisées de la DGSE. J’ai quand même ouvert une bouteille de Meursault et nous avons célébré mes données retrouvées.

Les data centers du ministère de l’intérieur nous surveillent, font reculer les libertés. Je le savais. Mais je n’avais pas compris que ces bâtiments gigantesques, avec leurs millions de processeurs et leurs masses de câbles, étaient des lieux magiques où mes souvenirs numériques s’obstinaient subrepticement à vivre, et mes amours...

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