Marinella

Muli matti un ne nasce, ©© bêtise, bloguera (il ne naît pas de mulets méchants)

Les robots se sont retrouvés le matin de Noël devant la tour Iéna, la dernière tour du quartier de l’Empereur, un monument historique… Ils ont chanté « Marinella ». Le sous-préfet est venu leurs apporter le soutien de la république. Mais que diable venait faire Marinella dans cette galère ?

Tout a débuté quelques jours plus tôt par un match de foot amical entre l’équipe de France et Rhoban [i], l’équipe de robots de l’Université de Bordeaux. Les commentateurs sportifs, qui avaient visionné quelques matchs de robot-foot, s’en donnaient à cœur joie. Les robots n’étaient que des paquets de technologie lourdingues quand les coéquipiers de Zidane étaient des artistes. Eugène Zidane, dont le grand-père Zinédine est toujours pour beaucoup le plus grand joueur de foot de tous les temps, en a lui-même rajouté une couche : « on va vous exploser toute cette quincaille. » Personne n’avait réalisé les progrès récents de l’équipe de robots, soutenue massivement, financièrement et techniquement, par Microsoft.

Le 1-et-2-et-3-zéro est mal passé dans les chaumières. Un bastion de la suprématie des humains sur les machines disparaissait. Cette fois, il ne s’agissait plus de jeux d’intellos comme les échecs ou le go, ou de jeux américains comme Jeopardy! mais de notre sport national. Les robots étaient déjà depuis des années les boucs émissaires. Ils étaient la cause de tout ce qui n’allait pas. Surtout, ils piquaient tous les boulots. Et maintenant, ils jouaient mieux au foot que nous ? Basta !

Des réactions anti-robot ont eu lieu un peu partout en France. C’est en Corse que les rancœurs se sont cristallisées.

Andżelika prend son café du milieu de matinée à la terrasse de son troquet préféré, dans les hauteurs d’Ajaccio. La roboticienne bordelaise, fuyant les journalistes, est venue prendre un repos bien mérité chez des amis, au quartier de l’Empereur. Elle voit débarquer le long du boulevard une foule hostile de plusieurs centaines de personnes, des drapeaux corses en tête. Le vieux monsieur, hors d’âge, à la table d’à côté qui essayait depuis un moment de lancer la conversation lui explique :
  • Ils chantent Le Dio vi salvi Regina, l'hymne national corse. Ça veut dire « Que Dieu vous garde Reine ». Traditionnellement, la Reine c’est la vierge Marie. Mais, pour les jeunes d’ici, maintenant, c’est plutôt le foot.
  • Et qu’est-ce qu’ils crient ?
  • Je pense « Automatu fora ! », répond le voisin, gêné. Ça veut dire « Les Robots dehors ! ». C’est notre première manif anti-robot.
La foule s’est rapprochée et Andżelika entend aussi des « On est chez nous ! ». Des jeunes cherchent des robots pour les démolir. Un pogrom ? Une passante, qui a mimé pour s’amuser les gestes d’un robot bas de gamme, est prise à partie.

Les robots du quartier, sans doute prévenus par les robots du centre-ville ou par la police, se sont réfugiés dans les magasins ou les immeubles et en ont condamné les portes.

Des voitures commencent à bruler, des cocktails Molotov sont lancés sur des vitrines.

Les clients du troquet se sont regroupés en une masse compacte. Le message est clair : nous sommes étrangers à cette histoire, mais si vous nous cherchez, nous sommes solidaires. Le vieux monsieur profite des évènements pour se présenter à Andżelika : « on m’appelle Vecchio ». Il commente :
  • Les jeunes ont le sang chaud en Corse et des fusils trainent partout. Ça pourrait vite dégénérer. Et puis j’ai reconnu des types de Vigilenza Naziunale, des mecs qu’il vaut mieux éviter. Que font les flics ?
La police est discrète. Un CRS passe près du troquet et remarque à mi-voix : « ils ont pas tort ces cons quand ils disent qu’il faut se débarrasser des robots. »

Le soir, Andżelika est invitée à dîner chez Vecchio. Elle commence par refuser pour ne pas donner de travail au vieil homme. Il précise qu’il n’aura rien à faire : « ma fille cuisine, c’est pas mon rigolo d’assistant perso qui cuisine comme un pied. Il nous fait des recettes de là-bas, je veux dire de Californie ; dégueulasse ! »

Le robot leur apporte l’apéro sur la terrasse, à la fraiche, en commentant :
  • Encore un qu’u francese y z-auront pas !
  • Désolé, s’excuse Vecchio en riant, il est devenu plus Corse que les Corses. Ce n’est pas rare pour les robots bon marché qui arrivent neuf ici. Ils font leur apprentissage dans un milieu Corse militant, surtout dans les quartiers ouvriers.
Vecchio explique à Andżelika que ce n’était pas par hasard que les clients du troquet s’étaient massés autour d’elle. Ils l’avaient reconnu : la roboticienne est passée plusieurs fois aux infos. Les lois de l’hospitalité exigeaient qu’on la protège, même si plusieurs d’entre eux sympathisaient avec les manifestants.

Il raconte :
  • Au début du 21ème siècle, on a eu un truc un peu pareil contre les Arabes. J’ai entendu des « Arabi fora » dans une manif presque au même endroit, devant les Jardins de l’Empereur [ii]. Les jeunes des deux côtés se sentaient humiliés et voulaient en découdre… On ne plaisante pas avec l’honneur ici. Les Corses comme les Arabes.
  • Les Arabes de Corse ? 
  • Certains sont ici depuis plusieurs générations et se sentent complètement Corse même s’ils se font parfois envoyer leurs racines à travers la gueule par les « vrais » Corse. Tu sais, ça fait soixante ans que je vis à Ajaccio, et je reste l’étranger qu’on accepte parce qu’on l’aime bien et qu’il garde profil bas.
  • Les Arabes de Corse étaient dans la manif ce matin ?
  • Bien sûr, maintenant qu’on a les robots, ils sont devenus Corses à taux plein, affirme Vecchio avec un grand sourire.
Plus sérieusement, il remarque :
  • Les robots détruisent vraiment des boulots. C’est une différence avec le 21ème siècle. Les Arabes Corse ne prenaient pas le travail des Français, ils étaient Français. Et les immigrés prenaient surtout les tafes que personne ne voulait faire. Le problème n’est plus le même. Les robots prennent le travail des humains. Mais ce n’est pas une raison pour se battre contre eux. Il faut plutôt lutter contre ceux qui s’approprient les fruits de leur travail.
  • Tu as raison Vecchio. Quand les gens râlent parce qu’un robot prend leur boulot, ce qu’ils regrettent c’est le salaire, plus que le travail…
Andżelika se tait quelques instants, savourant son verre de vin. Finalement, elle s’enfonce dans le blues :
  • Pour une footeuse comme moi, la victoire de Rhoban, ça fout les boules ! Ils sont bons mes robots. Ils ne fatiguent pas. Ils ne font pas d’erreur. Ils jouent collectif. Mais ils ne font pas le spectacle. Ils sont chiants ! Ça reste une bande de machines qui jouent by the book, sans un pète d’inspiration. Je veux construire des machines qui sauront avoir les éclairs de génie d’un Zidane. Et je me fous qu’elles perdent. Je veux voir du vrai foot !
  • Moi, le foot me fait gerber, commente Vecchio. Mais tes robots, finalement, ils nous font réfléchir à ce que nous sommes. Ce n’est pas le score qui compte au foot mais le style. Et regarde les têtes brulées de part chez nous qui se croient différents des Français, et des Arabes. Quand ils voient les robots, ils se sentent finalement plus proches des autres humains.
  • Le Comte Peraldi te rend philosophe, Vecchio, et optimiste sur l’humanité.
Ils savourent leurs verres de vin dans un silence qu’Andżelika finit par rompre :
  • Tu vas à la Robot pride demain ?
  • Non ! Mais mon assistant ira. 
Références
[i] Rhoban, l’équipe française du LaBRI (Laboratoire bordelais de recherche en informatique Université de Bordeaux), plusieurs fois championne du monde à la RobotCup http://rhoban.com/fr/2012/03/21/rhoban-football-club/
[ii] Dans quelle France on vit, Fayard, 2017, Anne Nivat (journaliste, reporter, et écrivaine. Également nièce de Maurice Nivat).

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