Cette année-là

Le retour de Cloclo, ©© bêtise, bloguera

Les internautes arrivent. Rainbow Room est rapidement saturée. D’autres salles sont ouvertes, Rainbow Room 2, 3…, chacune parfaitement virtuellement identique à l’originale. La cérémonie démarre :

... Le Prix Turing 2067 est attribué à Andżelika Zabawki de l'IERI, l'Institut Européen de Recherche en Informatique, pour ses contributions à l’informatique…

Une de mes plus grandes fiertés est d’avoir partagé un bureau avec Andżelika quand elle rédigeait sa thèse en Complexité descriptive. Nous sommes restés amis…

… En prouvant que P = NP, Andżelika Zabawki a répondu à la question la plus célèbre en informatique. Son résultat a des conséquences considérables en mathématiques...

Très jolie, la jeune femme à côté de moi. Elle aussi est informaticienne…

… Pour la conférence de presse d’Inria, le 25 Août 2047, des centaines de journalistes se pressaient au Musée des Arts Forains, à Paris. L’inquiétude était palpable. L’algorithme de Zabawki jetait un doute sur l’efficacité des techniques de chiffrement sur lequel reposait le système financier international depuis l’abandon des monnaies d’Etat au profit des crypto-monnaies. Et évidemment il remettait en question tous les échanges commerciaux sur Internet…

Des écrans descendent pour une vidéo de la fameuse conférence de presse. La cérémonie se traine. Enfin, Andżelika Zabawki reçoit le prix et se lance dans son discours :

… Quand j’étais au lycée, en cours d’informatique, un prof nous a demandé de résoudre le problème du « Voyageur de commerce ». On vous donne une liste de villes, la distance entre ces villes deux à deux, et une distance D. Votre programme doit déterminer s’il existe un chemin de longueur plus petite que D qui part d’une ville donnée et qui passe par toutes les villes. Le prof nous a fourni des données avec 10 villes. Mon programme a trouvé le bon résultat. Puis, il nous a proposé des données avec 100 villes. Mon programme n’est jamais arrivé au bout de ses calculs. Plus on a de ville, plus cela prend de temps pour trouver la réponse ; le temps grandit de manière exponentielle. Pour cent villes, il vous faudrait explorer tous les chemins possibles de longueur cent. Ça fait beaucoup de chemins ! Le prof, un super macho, s’est moqué de moi parce que j’essayais de modifier mon algorithme pour que ça marche. Je me suis dit : « ça me prendra le temps qu’il faudra, mais j’y arriverai. » Ça m’a pris trente ans ! Parfois, je me dis que j’aurais pu trouver des trucs plus funs pour occuper toutes ces années…

Andżelika conclut en envoyant des baisers à la foule des avatars. Standing ovation. On passe au cocktail « virtuel ». Je m’offre une bière. Ma voisine se sert un verre de vin. Charline – on a échangé les prénoms – m’interroge :
  • Vous avez connu Andżelika IRL ?
  • Oui. Nous étions en thèse ensemble chez Inria, avant que l’institut ne devienne l’IERI.
Charline veut en savoir plus :
  • Ça vous a surpris qu’elle ait prouvé que P =NP ?
  • Avant son résultat, pronostiquer que P = NP, c’était un peu comme de parier dans un match de foot entre Romorantin et le PSG, que la Sologne vaincrait.
Je plonge dans mes souvenirs.

Andżelika ne pouvait pas se contenter d’envoyer son résultat à un journal. Les conférences ou journaux, qui auraient été appropriés, avaient décidé depuis longtemps de refuser tout article qui annonçait avoir résolu le problème, à moins qu’il n’ait été vérifié par des chercheurs de réputation mondiale. Ils avaient reçu trop de fausses preuves, des idées débiles qu’on écartait en quelques minutes, et des propositions plus sérieuses qui demandaient qu’on s’arrache le cerveau pour trouver l’erreur. Andżelika s’appuyait sur toute une palette de techniques de Descriptive set theory, développées les années précédentes avec des collaborateurs. Après avoir obtenu son résultat, elle a « convoqué » des amis, des professeurs de Stanford, Rabat et Rome, quelques enseignants et des chercheurs français. J’étais parmi ces heureux élus. Elle nous a expliqué la raison de ce « séminaire impromptu » et demandé de ne pas ébruiter la nouvelle. Nous avons passé deux semaines à vérifier la preuve. Chaque après-midi, Andżelika nous expliquait au tableau son résultat. Le soir et une partie de la nuit, nous nous plongions dans le manuscrit qui grossissait de jour en jour. Le premier jeudi, un étudiant a trouvé une faille que nous avons colmatée collectivement le lendemain…

La suite, c’est maintenant de l’histoire. Les bourses ont plongé. Andżelika et sa vie privée « animée » (que nous vous raconterons peut-être un jour) sont devenues des sujets favoris des tabloïdes. Un collègue Finlandais a pensé avoir trouvé une faille dans la preuve, mais c’était juste qu’il avait mal lu une définition. Le mot « Zabawki » a remplacé geek dans le vocabulaire familier et Andżelika, souvent mal orthographié, est devenu le prénom le plus choisi dans de nombreux pays, notamment en France et en Pologne. Comme personne ne trouvait comment casser les systèmes de chiffrements officiels, les bourses ont remonté.

Quelques mois plus tard, des informaticiens Ouïgours se sont servis d’une variante de l’algorithme de Zabawki pour casser le système de chiffrement du BlockchainMarket, et prendre en otage cette bourse internationale qui venait juste de dépasser le Nasdaq en volume d’échanges. Les bourses ont replongé. Andżelika est intervenue au 20 heures de Twitter pour expliquer que le W3C * avait anticipé la situation. BlockchainMarket-2 prenait le relai. Cette situation risquait de se reproduire avec d’autres systèmes mais tout était fait pour que de nouveaux systèmes de chiffrement prennent le relai. Les bourses ont remonté.

Mais revenons à notre histoire. Elle se termine en 2067, le soir de la cérémonie du prix Turing. Charline et moi avons bavardé un long moment avant de nous donner rendez-vous à « La boule rouge », mon resto de couscous préféré.

Quelques habitués autour du patron regardent avec plus d’un milliard d’autres spectateurs un robot triompher à l’Eurovision, pour la France, dans une version déjantée de « Cette année-là » de Claude François. Dans la salle du fond, Charline et moi abusons de la kémia et du Gris de Boulaouane pour arroser le résultat d’Andżelika et notre rencontre. Elle n’était même pas née quand Claude François est mort ! Les robots nous battent aux échecs, au Go, à Jeopardy! Ils sont meilleurs que nous au foot ; ils chantent mieux que nous. Que nous reste-t-il ?

Le sourire de Charline…

[*] World-Wide-Web consortium

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