Gare au gorille

Parole de gorille, ©© bêtise, bloguera

Conchita Doyle s’apprêtait à rapatrier ses courbatures pour un repos bien mérité quand elle a été appelée. La carrière d’une star de la bioinformatique s’était achevée rue d’Ulm dans une mare de sang, et, pas de chance, ça s’était passé pendant la permanence de Conchita.

Une salle biscornue sous les toits, l’ancienne laverie de l’École normale supérieure. La porte coulisse. Il faut se baisser pour entrer. Une première pièce toute en longueur, mansardée, avec des postes de travail alignés des deux côtés. Au fond, une seconde dans une lumière tamisée, quelques poufs, un divan, un espace pour préparer café et thé, l’espace repos des doctorants. Dans un coin, un vélo d’appartement et un punching-ball aux couleurs du Mexique – pour ceux qui connaissent les couleurs du Mexique.

Le corps de Jim Gimeur s’exhibe nu depuis la ceinture jusqu’au bout des pieds. Il a été méthodiquement explosé. Son Prix de thèse, sa Médaille de bronze du CNRS, son ERC starting grant, ne l’avaient pas préparé à une telle barbarie.

Dans la lumière diffuse d’écrans d’ordinateurs, dans celle tamisée d’une pauvre lampe de bureau, le corps du jeune professeur a pris une pose insolite, comme offert pour l’éternité, à l’objectif sadique d’un photographe. L’installation macabre exhibe le plaisir morbide de l’artiste inconnu, l’orgasme peut-être.

La commissaire se contente d’un sobre : « putain de Dieu ».

Axel Martin à deux pas derrière elle commente :
  • Dieu n’a rien à voir là-dedans.
  • C’est qui la viande hachée ? interroge Doyle.
  • Jim Gimeur, répond Axel, mon directeur de thèse. Je reconnais ses baskets.
On fait plus absolu comme identification. Il ajoute :
  • D’habitude, sur la petite table, il y a une batte de baseball.
Une batte de baseball serait un début d’explication pour le corps disloqué, pour les éclats d’os et de cervelle, pour les tâches de sang généreusement éparpillées. Le bas du dos a été particulièrement soigné, l’anus est totalement déchiré. La batte a servi à violer le prof ? La commissaire pense à un fait divers récent, le viol avec une matraque du jeune Théo par des policiers à Aulnay-sous-Bois. Après la matraque, la batte de baseball ?

Doyle s’adresse au doctorant :
  • C’est toi, mon chou, qu’as démoli ton directeur ?
Axel nie de la tête. Elle insiste :
  • Un tyran, circonstances atté­nuantes, surtout s’il y a harcèlement sexuel.
  • Jim était irréparablement hétéro, précise Axel.
  • La vie est pourrie, mon chéri, commente la commissaire.
Doyle montre une caméra à Axel :
  • La Stasi, p'tit, elle enregistre tout ?
  • C’est l’œil de 4L4N, notre système informatique.
  • Génial. Ça va être l’enquête la plus courte de ma carrière.
Axel vérifie sur son téléphone :
  • Pas de chance. Aucun enregistrement depuis plusieurs heures.
  • Ton tas de silicium n’a rien écouté ou quelqu’un lui a dit d’oublier ?
  • 4L4N a tout vu et enregistré ; mais quelqu’un a tout effacé…
  • Ben mon coco, ça limite les candidats. Le meurtrier n’est pas empêtré du mulot.
Conchita Doyle se gratte le nez : « C’est l’histoire d’un mec qui pète les plombs et massacre Jim Gimeur ; puis il se calme, et efface proprement les enregistrements. Et, je parie une culotte sale qu’il fait ça sans laisser la moindre trace. »

Doyle demande à visiter les autres bureaux du labo. RAS pour les deux premiers du couloir. Puis, l’agent de sécurité pas très réveillé lui ouvre la porte de celui de Julie Emerte, l’autre directrice de thèse d’Axel. Le visage de l’agent, au demeurant très noir, blanchit soudain et Doyle doit le tirer brutalement en arrière pour qu’il n’aille pas tapisser de vomi un bureau minuscule déjà suffisamment gore comme cela : « fais pas le con ; on va encore dire que c’est nous qu’on salit. »

La scène est encore plus horrible que celle de la salle des doctorants, s’il est des degrés dans de telles horreurs. Le repos éternel attend la vieille dame qui git dans une position singulière. Sa demi nudité rappelle celle de Jim. Son pantalon et sa culotte ont été arrachés. Son cou fait un angle étrange, tout comme un de ses bras, et une jambe dans la mauvaise direction au dessus du genou. Le sang s’est répandu partout. Son visage est à moitié enfoui dans un coussin encadré dans une immense chevelure d’un blanc lumineux. Elle cache son visage terrorisé par la violence de son agression. La honte de s’exhiber pour l’éternité dans une position si totalement impudique ?

Une vieille poupée cassée par un enfant d’une barbarie infinie, c’est ce que la commissaire pense en s’efforçant de contrôler une violente envie de dégueuler, elle aussi. Elle interroge Axel :
  • Et toi, bout de chou, tu faisais quoi quand tes profs se faisaient dézinguer à coup de battes de baseball ? Tu te lustrais le gland ?
  • Je bossais, chez moi. Quand je suis arrivé au labo, je suis tombé sur le cadavre de Jim et j’ai prévenu les flics.
Elle passe à un autre sujet :
  • Des chercheurs qui cherchent, on en trouve. Des chercheurs qui trouvent, moi je les cherche. Vous glandez quoi-t’est-ce-que dans ton labo ?
  • Nous utilisons des algorithmes d’apprentissage automatique pour commu­niquer avec des gorilles. Vous avez entendu parler d’apprentissage automatique ?
  • Me prends pas pour une burne. J’ai lu « Le Temps des Algorithmes » d’Abiteboul et Dowek et j’ai quasi tout compris. A part quand ils se mettent à compter les bits pour aller voter. Mais ça on s’en fout… Talk to me !
  • Nous utilisons l’apprentissage automatique pour analyser les signaux du cerveau du gorille, et pour émettre des signaux qu’il comprenne. Cela exige des calculs considérables. La grande originalité de notre approche est l’utilisation de l’hypnose. Les gorilles ont énormément de verrous dans le cerveau qui ajoutent du bruit, dégradent les échanges avec le monde extérieur. En les mettant en état d’hypnose, on dégage une partie de ces blocages et les résultats sont impressionnants.
  • Donc, t’arrives à causer avec du gros singe ?
  • En particulier avec un gorille, Goolem.
Surchauffe informationnelle pour la commissaire qui a tiqué sur le nom :
  • Goolem. L’hymen de Google ou du Golem ?
  • Ce n’est rien qu’un prénom de singe.
  • Le gorille de Brassens a préféré le jeune juge en bois brut à l’ancêtre.  Goolem le goorille d’Angoulême s’est fait la totale.
Le reste de la journée de Doyle a été bien occupé. Ce n’est que le lendemain qu’elle a l’occasion de poursuivre l’interrogatoire d’Axel. Quand il entre dans son bureau de la PJ, elle se murmure : « Cet Axel me mijote un salmigondis de blabla d’alouette à la graisse de chevaux de bois ; il connait pas sa Conchita. » Un truc qui sert énormément Doyle dans ses enquêtes, c’est une solide intuition. Elle ne sait pas si Axel est le meurtrier mais elle sait qu’il cache quelque chose. Alors, comme ce n’est pas son style de tourner autour du pot, elle attaque bille en tête :
  • Petit chou, arrête de me balader par les ovaires ! Dis-moi qui c’est qu’a massacré tes profs ! Crache ta Valda !
Pendant quelques minutes, il noie le poisson. Comme elle insiste et menace, il finit par dire :
  • Je ne suis pas une balance.
  • Tu me les casses. Maintenant, tu jactes, lui hurle-t-elle dans les oreilles.
Axel hésite encore quelques instants et il se décide à raconter à Doyle ce qu’il a découvert sur les disques de 4L4N :
  • Goolem a pété un plomb ; c’est clair. Mais j’ai trouvé des bizarreries dans ses échanges avec 4L4N. Quelqu’un les avait nettoyés. Le type qui a fait ça n’est pas une flèche. Il n’a pas pensé que j’avais une sauvegarde. Je vais vous montrer ce qui s’est passé. Vous voyez là, le type lance le niveau 5 d’Hypnose.
  • Ça veut dire quoi ton hébreu ?
  • Ça veut dire que quelqu’un a demandé à 4L4N d’hypnotiser Goolem au niveau 5, le niveau le plus élevé. Dangereux. Très. On n’était jamais monté jusque-là. Et plus loin, la cerise sur le cadeau. Ce salaud commande à mon gorille de massacrer Julie. Et pendant que Goolem s’exécute, il efface ses traces. Sauf la sauvegarde du journal …
  • On peut savoir qui est le chenapan qui a fait ça ? interroge Doyle.
Sans rien dire, Axel lui montre une commande dans la sauvegarde. Doyle peut y lire « jgimeur ». Axel commente :
  • Le con pensait avoir réalisé le meurtre parfait. Il ne savait pas que je gardais une copie du journal. Je ne voulais pas me faire griller mes résultats.
Doyle a maintenant un coupable. Pour être tout à fait satisfaite, il lui faudrait un mobile qu’Axel s’empresse de fournir :
  • La situation était devenue intenable dans l’équipe. La technique d’hypnose, c’était l’idée de Julie. Je l’ai aidée à la mettre au point. Ça faisait des années que Jim n’avançait pas avec ses gorilles. Il ne l’a pas supporté et il a tué Julie.
  • Je vais homologuer le cadavre de Julie à ce connard de Jim, paix à son âme. Mais je fais quoi de son meurtre à lui ?
  • Niveau 5 d’Hypnose. C’était violent. Ça a rendu fou Goolem, et sur sa lancée, Goolem s’est fait Jim…
Doyle reste rêveuse. Elle murmure :
  • Oui. Et, à qui profite le crime ? Tu restes le seul inventeur, mais tu y es pour rien. Et moi j’suis Ada Lovelace.
  • Ce n’est pas de ma faute si je profite. Et, sauf votre respect, vous n’avez rien du charme d’Ada Lovelace.
Un mystère subsiste qui la turlupine tout particulièrement : où est passé la batte de baseball qui a servi aux deux meurtres ? Elle se dit que Goolem doit savoir. Deux jours plus tard, elle se rend dans la chambre du gorille, dans le pavillon de jardiniers. Elle se fait accompagner par les deux policiers qu’elle a mis en faction devant ce pavillon, depuis les crimes, à tout hasard. Goolem est prostré dans un coin de sa chambre.

Doyle démarre :
  • Hola Goolem, soy Conchita. T’as pas l’air jouasse, ma crasse.
Goolem n’a rien compris. Est-ce que 4L4N lui traduit toujours ce qui se dit ? Sans doute. Est-ce le langage de Doyle qui n’est pas vraiment adéquat ?

Elle aurait besoin d’Axel pour échanger avec Goolem, mais le jeune doctorant est son premier suspect.

Elle articule :
  • Où est la batte de baseball ?
Le gorille a levé la tête. Elle répète sa question. Il s’excite, sautille. Il fait un vague signe à Doyle, qu’elle comprend comme « viens ! ». Doyle et les deux flics le suivent jusqu’à une salle de bain. Il pousse une trappe cachée dans le faux plafond et il ramène la batte de baseball. Commentaire de Doyle :
  • Chapeau les filles. Deux jours au frais du contribuable à chercher partout la batte, et on est  passé à côté. Bon ! J’ai quand même eu le nez creux de vous laisser tous les deux en permanence devant la maison des jardiniers. L’autre psychopathe n’a pas pu se débarrasser de l’arme du crime.
La médecine scientifique confirmera : dans les matières organiques séchées sur la batte, on trouvera l’ADN de Jim et Julie ; les empreintes digitales sur le manche sont celles de Goolem et d’Axel.

Doyle triomphe :
  • Jim ordonne à Goolem de massacrer Julie. Le gorille obéit. Ensuite, Axel se paie le Jim sur l’ordre de sézigue en essayant de faire porter le chapeau à Goolem. Élémentaire mon cher Watson.
Le procès d’Axel n’aura pas eu lieu. La jeune star de l’informatique s’est suicidée avant même d'être mise en examen. Goolem a été euthanasié. La demande d’euthanasie pour 4L4N a été classée « sans suite ».

Les échanges entre Goolem et 4L4N ont été épluchés par Charlotte, une informaticienne de la PJ. Un courriel de Charlotte à Doyle :
  • … Tu as demandé à Goolem « Où est la batte de baseball ? » Juste après, 4L4N complète pour Goolem : « Trappe – Salle de bain – Trappe à gâteaux. » En fait, ce n’est pas Goolem qui te conduit à la trappe, c’est 4L4N. J’ai eu du mal à comprendre comment 4L4N savait. C’était dans son index. Il y a une caméra dans la salle de bain pour surveiller Goolem en permanence. Quelqu’un a caché la batte de baseball, sans doute Axel. 4L4N a reconnu une batte de baseball et a placé cette information dans son index de localisation. Quand tu as posé la question, 4L4N a retrouvé la réponse dans son index… Tu pensais que le héros de ton enquête était une grosse peluche. Tout faux, commissaire. C’est un algorithme. LOL. 

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