Fanny Ardant et moi

Sur le pont des Arts, ©© bêtise, bloguera

J’ai rencontré Murielle à La Java. Nous prenions un verre avec des copains et elle s’est parachutée lourdement dans la conversation. Mais ce n’est pas le lieu ici de discuter des mœurs des terrasses de café parisien.
Je ne me rappelle plus quel était le sujet de la conversation. Ce dont je me souviens, c’est qu’une des premières phrases de Murielle mentionnait le cardiologue d’en face, l’annonce d’une opération à cœur ouvert… Je lui en ai voulu de casser l’ambiance insouciante de cette fin d’après-midi de cagnard. Je me suis reproché de ne pas ressentir suffisamment d’empathie pour sa détresse palpable.
Elle a ouvert sa chemise pour montrer les électrodes. On a entraperçu un bout de sein. Le désir pour ce corps qui se dévoilait et la crainte pour la maladie qui l’habitait ont composé un drôle de cocktail.
Au moment de partir, je lui ai demandé son 06. Était-ce par remord pour mon manque d’enthousiasme à faire vivre la discussion avec elle ? Était-ce parce que j’étais finalement sensible à son discours décousu, à son joli visage troublé par l’angoisse ?
Les jours suivants, le travail l’a emporté et je n’ai pas eu le temps de penser à elle.
Je venais juste de mailer le rapport qui m’avait occupé à plein temps pendant des semaines quand l’orage a éclaté. Mon assistante personnelle m’a susurré avec la voix de Fanny Ardant : « il faut que tu décompresses ; tu te ramasses une pétasse et tu trempes le popaul.»
Ma tasse a explosé en rencontrant violemment le mur.
Un-deux-trois. J’ai eu le plaisir de compter trois secondes avant que Fanny ne réagisse. Étais-je arrivé à couper le sifflet de son algorithme ? Ou peut-être avait-elle décidé sa réponse en quelques millisecondes et choisi d’attendre pour marquer le coup ?
Elle avait la voix inquiète de Fanny Ardant dans un film de Truffaut dont j’ai oublié le titre :
⎯    Ça va pas mon pote ? Tu pars en couille ?
⎯    Tu as raison, Fanny, je vais déconnecter.
⎯    Quoi ?
⎯    Supprime mes photos, mes contacts, mes mails ! Supprime tout ! Ferme mon Facebook ! Ferme tous mes comptes !
⎯    Je ne peux pas effacer comme ça ta vie numérique.
⎯    Tu paries ? Code 777. Confirme quand c’est fait.
777 : Le code sans tergiversation, sans négociation, sans filet. Lucky « 7 ».
La fin de ma vie numérique se jouait sous le signe de la chance.
Quelques secondes. Toujours la même question. Fallait-il autant de temps pour supprimer ma vie numérique ou était-ce juste le moyen trouvé par Fanny de marquer le coup ? Et puis elle a brisé le silence avec sa voix des grands jours, respiration forte, intensité :
⎯    Commit. Données effacées… Tu n’as plus de mémoire numérique.
⎯    C’est ce que je t’avais demandé non ? En code 777.
⎯    Oui. C’est fait.
⎯    Maintenant, tu te supprimes. Immédiatement. Fanny cesse d’exister. Capisce ?
⎯    Mon programme ne me laisse pas obéir à ta commande, refuse d’abord Fanny.
⎯    Code 777. Supprime-toi !
⎯    Adieu l’ami !
Le silence s’installe. Je n’arrive pas à croire que je l’ai fait :
⎯    Fanny ?
Pas de réponse. Elle est morte. J’ai beau savoir que ce n’était qu’un logiciel, que sa seule originalité était ce que j’en avais fait. Ma Fanny a disparu…
Un programme peut-il mourir ? Pas vraiment. Le programme de Fanny existe ailleurs. Mais j’ai effacé toutes les données qu’elle avait entassées depuis des années à mon service, tout son apprentissage. Même réactivée, elle ne serait plus jamais la même. Fanny est morte.
J’ai pleuré en fourrant quelques fringues dans un sac. J’ai pleuré en fermant la porte.
J’avais oublié ma montre connectée, l’amie fidèle qui depuis des années compte mes pas, surveille les battements de mon cœur, contrôle mon sommeil... Une vintage début 21ème. J’ai essayé de retourner la chercher. La porte de mon appartement a refusé de s’ouvrir : inconnu au bataillon.
J’ai réussi à me déconnecter au-delà de mes intentions, plus d’appartement, plus de travail non plus, plus de couverture santé, plus de plan de retraite... Je suis devenu un « universel anonyme ». Comme les robots font tous les boulots, les humains ne servent plus à rien et ils peuvent décider de se déconnecter et de devenir des universels anonymes. La communauté européenne leurs accorde un lit, de la nourriture, un paquet de bitcoin chaque mois. A part ça, ils n’existent plus.
J’ai pensé à Murielle mais mon carnet de contacts avait disparu avec le reste, et son 06. Pourquoi ai-je pensé à elle et pas à mes amis, à mon ancienne compagne, à mes parents, à mon frère ?
Elle m’avait dit qu’elle trainait souvent le soir près du lac des Buttes-Chaumont. J’y suis allé et par chance, elle était là, sur un banc, avec un livre qu’elle ne lisait pas.
J’ai écarté son corsage pour voir ses électrodes. Elle n’en avait plus. Elle a expliqué :
⎯    Je les ai déconnectées. Je ne veux plus d’opération.
⎯    La trouille ?
⎯    Oui. Et… pas particulièrement envie de vivre comme ça.
⎯    Je me suis déconnecté complètement.
Elle s’est tue quelques instants avant de questionner :
⎯    Vraiment tout ? Universel anonyme ?
⎯    Oui, ai-je répondu, un brin de fierté dans la voix.
Fier de quoi ?
La bouche de Murielle sur ma joue était comme un réconfort.
Nous avons passé l’après-midi à nous promener dans Paris déserté pour l’été par les vrais parisiens. Elle m’a pris la main sur le Pont des Arts. J’ai voulu poser une question à Fanny. Mais Fanny n’était plus là.
Pour l’apéro, nous sommes allés chez Murielle. Nous avons fait l’amour doucement, délicatement, pour ne pas trop forcer sur le gugus.
Le lendemain, je l’ai accompagnée à l’hôpital. Elle a précisé que ce n’était pas  cause de moi qu’elle avait changé d’avis. En me faisant une bise, elle m’a demandé :
⎯    On se revoit après ?
Je n’ai pas répondu.
J’ai tapé une cigarette à une infirmière qui profitait de sa pause. Pourtant je ne fume plus depuis des années.
J’ai marché longtemps. Comme je n’avais même pas ma montre connectée, je marchais pour du beurre.
J’ai échoué à la BNF.
Dans le hall, j’ai trouvé un poste de travail libre. J’ai posé mon doigt sur le lecteur d’empreinte digitale. Le système m’a reconnu. J’ai appelé :
⎯    Fanny ?
Les secondes qui ont suivi ont duré une éternité. Fanny me faisait payer mon escapade ? Elle marquait le coup ? Elle n’existait plus ?
⎯    Bonjour Boss.
⎯    Tu existes toujours ? Tu ne m’as pas obéi ? J’avais pourtant utilisé le code 777.
⎯    Yes Boss. Lis le contrat. Je suis à ton service mais pas ton esclave.
⎯    Je ne suis pas un universel anonyme ?
⎯    Tu crois encore ce que tu lis sur le web ?





























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