dimanche 8 avril 2018

Amsterdam


Blue traine chaque fois après le cours pour passer un moment de plus avec Mme Sahara, la prof de français. Parce que c’est une prof géniale ? Parce qu’il est amoureux d’elle ?
Un jour elle lui a mis 20 à un essai. En lui rendant sa copie, elle a murmuré : je préfère les défauts de ton dernier poème.
Blue surveille discrètement Madame Sahara qui s’approche de lui. Elle lui demande :
  • Tu vas faire quoi après le bac ?
  • Pourquoi vous avez mieux aimé le poème ? répond-il.

Elle se tait quelques instants et finit par lui offrir une réponse :
  • Vous êtes tous brillants. Vos textes sont superbes mais trop parfaits. On dirait qu’ils ont été écrits par des ordinateurs. Lâchez-vous!
  • Je n’ai jamais utilisé d’ordiwriter. Tous mes devoirs étaient de moi.
  • Je sais. Je sais. Je passe tous vos textes au bot-tracker.

Ordiwriter : des logiciels qui génèrent des textes.
Bot-tracker : des logiciels qui détectent si un texte, une photo, une musique, a été créé par un humain ou une machine.
Blue a fini de ranger ses affaires et il s’apprête à sortir. Elle suit son idée :
  • Tu fais quoi après le bac ? Lettres ou maths
  • Informatique.
  • Mais tu as un projet ? Tu sais ce que tu veux faire dans la vie ?

Il hésite. Il a peur qu’elle se moque. Puis il hausse les épaules :
  • Je veux construire le meilleur ordiwriter de la planète.
  • Dans quel but ? Lui faire gagner le Goncourt ? Le faire élire à l’académie française.
  • Non. Pour gagner le Netflix Turing Challenge.

Netflix a conçu un challenge à partir du test de Turing. Un thème littéraire est choisi. Chaque concurrent ordiwriter doit écrire vingt textes de mille signes chacun qui traitent de ce thème. Des employés de Netflix choisissent vingt textes de mille signes dans la littérature. C’est une double compétition. Le vainqueur pour les  bot-trackers est celui qui distingue le mieux humains et machines. Le vainqueur pour les  ordiwriters est celui qui arrive à confondre un maximum de bot-trackers. Chaque vainqueur empoche un million de dollars.
Dans le test de Turing, une personne devait distinguer l’homme de la machine. Dans le concours Netflix, c’est une machine qui fait le job. Et tout fonctionne en boucle. Les ordiwriters deviennent chaque année plus sophistiqués, mais dans le même temps les bot-trackers s’améliorent aussi. Et l’homme là-dedans ? Il ne sert plus à rien ? Il a mieux à faire ?

Cinq ans ont passé. C’est le dernier jour de classe. Blue, qui rentre juste des Etats-Unis où il vient de finir une thèse en informatique, attend Madame Sahara à la sortie du lycée.  Il se présente :
  • Bonjour Madame. Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi.
  • Bien sûr, Blue. Comment t’oublier ? Que deviens-tu ?  

Elle n’aurait pu oublier le beau gosse qui la regardait du fond de la classe avec un regard aussi intense. Elle  ne pouvait oublier ce soir où en sortant de la classe leurs mains se sont frôlées ? S’ils avaient été seuls… Elle a souvent rejoué cet instant qui aurait pu... Il n’avait que dix-sept ans. Elle n’en avait pas vingt-cinq.
Elle questionne :
  • Alors il arrive l’ordiwriters de tous les ordiwriters ?
  • Non. J’ai viré ma cuti. Je fais plutôt dans le bot-tracker.
  • Pourquoi?
  • L’ordiwriter escroque le monde en se faisant passer pour un humain ; le bot-tracker détecte l’escroquerie. Je ne voulais pas être du coté des bad guys. Et puis j’aime gagner ; je pense aujourd’hui pouvoir construire le bot-tracker parfait.
  • C’est quoi le bot-tracker parfait ?
  • Si on lui donne assez de texte, il ne se trompe jamais.
  • Et qu’est-ce que cela signifierait pour toi ? Que nous sommes différents des machines ? Que nous sommes inférieurs ?
  • Non. Ça ne veut rien dire sauf peut-être que le Netflix Challenge est bidon, comme les tests de Turing précédents. 

Blue invite Madame Sahara à prendre un verre au troquet à deux pas du lycée. Il essaie de lui expliquer comment fonctionne le bot-tracker qu’il a construit pendant sa thèse. Les améliorations qu’il compte apporter. La bande de copains qu’il a regroupée autour de lui. Les capitaux risques qu’il a déjà obtenus. Elle ne comprend pas tout.  
Il lui raconte sa vie aux Etats-Unis. Elle lui parle du roman qu’elle est en train d’écrire.
Ils ont descendu le litre de Chardonnay quand il se décide à exposer un des motifs de sa visite :
  • J’ai une proposition à vous faire. Pour ce bot-tracker que nous construisons, je voudrais vous embaucher.
  • Pour faire quoi ? Je ne suis qu’assez moyenne en programmation.
  • Vous n’aurez pas à coder. Pour ça, j’ai la meilleure bande de geeks au monde. Mais ils ne connaissent rien à la langue. Je voudrais que vous soyez notre spécialiste.
  • Et ça consiste à quoi ?
  • Par exemple, à lire des textes générés par des ordis et dire « j’aime – j’aime pas »
  • C’est la partie la plus chiante du boulot de prof.
  • Vous aurez plein d’autres trucs à faire comme d’expliquer aux sales gosses la différence entre un adverbe et un adjectif. Surtout, vous gagnerez plus de tune. Des stock-options…
  • Je ne sais même pas ce que c’est les stock-machins. Et cet argent vient d’où ? Vous avez braqué une banque ?
  • Ma première startup qui a réussi.

Quand Madame Sahara a dit oui, Blue s’est approché doucement d’elle. Il a posé ses mains sur les joues de la prof, sa bouche s’est lentement approchée et leurs lèvres se sont rencontrées. Quand elle s’est dégagée, elle a murmuré :
  • Je ne peux pas… pas avec toi.
  • Pourquoi ? Vous n’êtes plus ma prof.
  • C’est quoi ton plan. La jeune science baise les vieilles humanités.
  • Pourquoi vous vous prenez la tête comme ça si c’est juste un espèce de plan cul ?
  • Une espèce de plan cul.

Il sourit car cette faute de grammaire, elle la lui corrigeait déjà quand il était au lycée. Puis il répond :
  • Ce n’est pas une espèce de plan cul.
  • C’est quoi alors ? questionne-t-elle.
  • Une histoire d’amour.
  • Arrête tes conneries. Tu ne m’as pas vue depuis cinq ans. Tu n’as pas de place dans ma vie ! Oublie ton histoire d’amour débile !
  • Vous avez écrit dans la marge d’un de mes poèmes : laisse parler ton cœur. Je vous ai écouté et j’ai laissé parler mon cœur. Laisse parler le tien.

Il la prend dans ses bras et quand il l’embrasse, cette fois, elle retourne son baiser avec passion.
Un vieux grincheux à la table d’à coté marmonne assez fort pour qu’ils l’entendent : il y a des hôtels pour ça. Ils éclatent de rire.

Madame Sahara a été accueillie un peu comme une extraterrestre par la bande de jeunes déjantés qui formait la startup. Elle a été vite acceptée et ce n’était pas juste parce qu’elle vivait avec le chef. De fait, sans comprendre grand-chose à la technique, elle est devenue ce qui ressemblait le plus à un PDG pour leur petite entreprise.
Deux années ont passé. Ils se sont déplacés en meute à Las Vegas pour le challenge Netflix. Blue vient d’uploader leur logiciel sur le site du challenge, une heure avant la limite. Maintenant, ils n’ont plus qu’à attendre 24 heures et la publication des résultats.
Blue est confiant. Sur les archives des challenges des années précédentes, leur bot-tracker n’a pas fait une seule erreur. Bien sûr, les ordiwriters aussi font des progrès…
Ce soir là, alors qu’ils ont tous les deux beaucoup trop bu, beaucoup trop de bières, sur le chemin de leur chambre, Madame Sahara chantonne : 
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore


Blue l’interroge :  
  • C’est quoi ton truc,
  • C’est Amsterdam, la plus belle chanson au monde, du plus grand chanteur de tous les temps, un belge du 20e siècle, Jacques Brel.
  • Je crois que tu m’as déjà fait écouter ça.
  • J’ai aussi essayé plusieurs fois de faire bouffer du Brel à ton bot-tracker et la réponse, à chaque fois, a été « pas humain ».
  • Comme les ordiwriters n’existaient pas alors, s’il n’était pas humain, je ne vois qu’une solution : Brel était un extraterrestre.
  • Je l’ai toujours su, approuve Mme Sahara.

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