dimanche 18 mars 2018

Je ne veux pas travailler

Le réveil la tire de sa séance tahitienne avec la chanson culte « Je ne veux pas travailler » de Pink Martini. Carla passe plusieurs heures par jour dans son salon Réalité-Virtuelle à contempler la mer. Le réveil lui permet de poser des limites.

Elle est accroc au programme Gauguin-plage proposé par le Ministère des loisirs. Gauguin a raconté sa surprise de découvrir que les tahitiens pouvaient passer des heures à regarder la mer. Cela a inspiré le ministère toujours en quête d’occupations pour les citoyens. Des heures à regarder la mer qui change sans cesse en restant sottement la même. Le programme a beaucoup de succès.

Il y a très, très longtemps, au temps de la préhistoire, les humains disposaient de beaucoup de temps pour les loisirs, encore que l’on sache mal comment ils meublaient tout ce temps. Peut-être s’ennuyaient-ils ?

Devant la croissance de la population et la rareté des ressources, l’hédonisme d’Abel et des chasseurs-cueilleurs a été remplacé par la sueur du front de Caïn. On n’avait plus le temps de s’ennuyer ; il fallait labourer et tout… La société d’abondance s’est mise entre parenthèse pendant des millénaires le temps pour sapiens de découvrir une nouvelle branche de l’arbre de la connaissance qui a pour nom informatique.

Les algorithmes ont changé la donne. Oisif, jusque-là, ça voulait dire parasite, exploiteur du labeur d’autres humains. Par contre, aucune honte à glander quand des robots bossent pour vous.

Le travail humain s’est raréfié tout au long du 21e siècle. La transformation a été violente parfois parce que quelques-uns ont voulu s’accaparer le travail des logiciels. Ce n’est pas sans combats que le capitalisme a cédé la place.

Trouver comment occuper ses journées est devenu le passe temps favori de l’humanité, et le suicide par ennui la première cause de décès. Et encore, les chiffres seraient bien pires sans l’énorme partie de la population – chiffres non communiqués – qui soigne son ennui à coup d’otiotropes.

Wikipédia : Le terme otiotrope signifie littéralement « qui agit, qui donne une direction » (trope) sur « le loisir » (otium).

Le temps des algorithmes a construit la corne d’abondance et reposé la question lancinante du jardin d’Eden : putain, que vais-je bien pouvoir faire de mes journées ! La réponse du ciel : si le pinard te suffit pas, aux otiotropes te défonceras.

Petite fille, Carla a accompagné son père chez le grand philosophe de l’informatique, Michel Serres. Serres leur a parlé de cette société des loisirs qui arrivait et a déclaré : le prochain grand philosophe sera celui qui concevra cette nouvelle société des loisirs. Il a expliqué ce qu’il voulait dire par « concevoir ». Carla, qui n’avait qu’une douzaine d’années, n’a pas bien compris. Surtout elle n’écoutait plus ; elle venait de décider qu’elle serait cette grande philosophe.

Biographie de Carla : Carla C. a fait hypocagne et cagne, décidé que ce n’était pas ainsi qu’on devenait philosophe, passé des années à faire la plonge, la fête, travaillé pour des ONG, tourné dans des films pornos amateurs, démarré une carrière de reporter de guerre, etc. Puis elle a passé le Capes de philo, pris un poste dans le 9-3, et rédigé sa thèse, « La société de l’otium. »

Elle se préparait à devenir la grande philosophe de la société de l’otium, la société des loisirs. Mais tout cela vous pouvez le trouver dans Wikipédia. Je vous ai juste épargné un clic.

Carla jette un coup d’œil à son agenda pour l’après-midi. Vidéoréalité avec le père de sa fille qui vit en Ouzbékistan, avec le club de philo de Tamanrasset-Romorantin, un jumelage improbable, avec sa masseuse ayurvédique, et enfin avec ses parents qui vont lui raconter leur installation de la veille dans un EPAD siciliens. Et pour la fin de journée, dîner avec sa compagne Sarah.

Elle se sert un café et appelle Antoine. Après les formules de politesse d’usage, il ne peut retenir longtemps sa curiosité :
  • Alors pépète, beaucoup de lecteurs ?
  • Ah. Tu as raté le tweet. On a passé le million de vues !
Elle tient un blog, « Carlanova ». Son dernier article vient de faire plus d’un million de vues. Un grand plaisir juste teinté du regret de ne pas être la grande philosophe qu’elle rêvait de devenir. Elle se murmure : « Monsieur Serres, le monde n’a plus besoin de grand philosophe. Qu’auriez-vous pensé de mon blog ? Vous l’auriez apprécié sans doute. »

Antoine continue :
  • Quand tu as rédigé ta thèse sur la société des loisirs, tu imaginais ta carrière de bloggeuse ?
  • Non. Mais Carlanova parle aussi de la société des loisirs. Quelqu’un a écrit : quand les gens n’auront plus de travail, il ne leur restera plus que la délinquance, les paradis artificiels, et le sexe. Pour la délinquance, les gens ont vite réalisé, qu’il valait mieux s’ennuyer en liberté qu’en prison. Et puis, devenir riche ne fait plus rêver quand on n’a plus besoin de se battre pour avoir du pain et des jeux.
  • Les paradis artificiels ?
  • L’alcool, les otiotropes, et le parfait petit-chimiste du camé de base sont disponibles sans limite sur la toile.
  • Reste le sexe ? interroge Antoine, qui suit bien la conversation. 
  • Oui reste le sexe. Et finalement la vraie question aujourd’hui est de savoir quelle est la place de la sexualité dans une société où le combat pour subsister à disparu. On est pile poil dans le sujet de Carlanova.
Biographie de Carla (suite) : Son blog, Carlanova, est parmi le top 10 des blogs les plus lus au monde. La Saison 1 n’est plus disponible, retirée au bénéfice du Droit à l’oubli. Il racontait la vie d’une jeune fille violée par son baby-sitter quand elle a à peine dix ans. La Saison 2 parle ses amours d’ado. Dans la Saison 3, « Mémoires de hardeuse », Carla B. raconte ses gammes dans les mondes du sexe. La Saison 4 décrit en parfois plus de détails qu’on ne le souhaiterait ses expériences d’ultimatesex avec le père de sa fille. Elle n’a jamais rencontré IRL Antoine S., avec qui elle entretient une liaison sexuelle par vidéo des plus intenses depuis des années.

L’après midi avance lentement. Carla passe d’un rendez-vous à l’autre sans quitter son salon de RéalitéVirtuelle. A 19:00, elle raccroche juste de la conversation avec ses parents, quand Sarah sonne à la porte. « Raccrocher », une expression étonnante quand il n’y a plus rien à raccrocher mais juste à enlever ses lunettes.

Sarah porte un bouquet de roses à la main, et une robe au décolleté affriolant.

Carla osera-t-elle un jour raconter sa liaison avec Sarah ? Ensemble, elles ont contourné l’amour discourtois, tant virtuel que physique. Elles ont exploré les sensations, les attentions, les attentes, les sentiments de l’amour courtois. Elle ont réinventé cet esprit venu de l’Europe médiévale et au delà du levant peut-être, qui se déploie aujourd’hui timidement dans une certaine indifférence.

Carla travaille sur un nouveau texte dont le titre de guerre est : l’amour courtois au 21e siècle. Elle n’ose imaginer comment réagira son public. Ce texte pourrait signer la fin de sa carrière de bloggeuse. Il pourrait aussi être le premier chapitre de l’œuvre qui fera d’elle la grande philosophe du siècle.

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