jeudi 24 mai 2018

Fête des libertés numériques : atelier Mes données

Atelier mes données

Le 25/05/2018
Horaires : 14h à 15h et de 15h à 16h
Lieu : Maison du Libre et des Communs - 226 rue Saint-Denis 75002 Paris
Atelier mes données à la Maison du Libre et des Communs. L’idée est de découvrir quelles données les services que nous utilisons ont de nous. Des exercices permettront de voir comment récupérer ses données de Lire la suite…

Jaine : Quelle culture numérique pour tous au 21ème siècle ?


JAINE-ac@rt 2018, l'innovation pédagogique et la créativité numérique se donnent rendez-vous à La Halle de la Villette le 23 mai 2018
conférences: quelle culture numérique pour tous au 21ème siècle ?
Serge ABITEBOUL, directeur de recherche à l'Inria et Thibaud HULIN, maître de conférences à Dijon et chercheur au CIMEOS

lundi 14 mai 2018

Données et éthique

Conférence-débat - Les enjeux scientifiques de l'éthique du numérique - Académie des sciences - Paris - Mai 2017

Texte de ma présentation sur Données et éthique

mercredi 18 avril 2018

Plus bleu que tes yeux

Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer

Simone Guédiguian est allongée au bord de la piscine du Burj Al Arab Jumeirah, un des centres de loisirs les plus luxueux de Dubaï. Elle s’ennuie, elle aimerait tellement revoir Paris. Mais voilà, si elle rentrait, elle irait directement à la case prison, pour la plus grande fraude au bitX de tous les temps. Le bitX, une crypto monnaie créée au 21e siècle par Hervé Guédiguian, son ancêtre, s’est imposé dans le monde entier. Son système cryptographique garantit la sûreté du système, son inviolabilité… Enfin en théorie, car Simone a cassé ce chiffrement qui avait résisté à plusieurs siècles de hackers. Sa thèse de doctorat sur le chiffrement à l’UPSL n’aurait sans doute pas suffi si elle n’avait eu accès à des informations particulières.

Avec une partie de l’argent gagné avec les bitX, Hervé Guédiguian a financé des recherches sur la vie de ses ancêtres depuis le vilayet de Diarbékir et durant le génocide des Arméniens du 20e siècle. Il a placé tous les documents réunis dans une blockchain. Depuis, ses descendants ont pris l’habitude d’inscrire dans la même blockchain le récit de leurs vies. Simone a voulu comprendre leur histoire depuis les massacres en Turquie, pendant l’installation en France des rares survivants, jusqu’à la dispersion des descendants à travers le monde. En fouillant la blockchain, elle est tombée sur des notes techniques d’Hervé sur le bitX. L’ancêtre y donnait même la preuve d’inviolabilité de son système en supposant le chiffrement solide. Seulement voilà, Simone a aussi appris de ces notes que si la longueur des clés de chiffrements garantissait leur sécurité à l’époque, elles étaient trop courtes pour résister aux machines disponibles deux siècles plus tard.

En utilisant toutes ses économies pour se payer de la puissance de calcul, Simone est arrivée à casser le code et à reconstruire les clés secrètes d’Hervé Guédiguian. A partir de là, cela devenait un jeu d’enfant de mettre au point un mécanisme simple pour siphonner de la crypto-monnaie. Elle ne volait personne ; elle s’appropriait des bitX « orphelins », leurs propriétaires ayant perdu les clés de chiffrement ou étant morts sans les transmettre. Il y en avait largement assez pour apporter à l’informaticienne une fortune considérable.

La soudaine richesse de Simone a attiré l’attention des policiers. Ils ont d’abord cru à un commerce d’otiotropes, les drogues contre l’ennui. Ils n’ont bien sûr rien trouvé. Son contrôleur des impôts se serait contenté de l’énorme redressement fiscal qu’elle a accepté de payer sans rechigner, mais les flics d’Euro-Tracfin, l’organisme européen contre les circuits financiers clandestins, étaient plus curieux. Ils ont poursuivi leur enquête. Quand ils ont compris l’escroquerie au bitX, elle s’était réfugiée à Dubaï, là où les lois d’extradition ne visent que les pauvres…

Igor, le superbe mannequin russe qui partage la vie de Simone depuis quelques semaines, la rejoint au bord de la piscine. Il lui montre sur sa tablette un article qui vient de sortir sur France Info : « La voleuse volée ». Simone lit en diagonale. La journaliste raconte que les hackers d’Euro-Tracfin sont arrivés à récupérer une grande partie des bitX dérobés et les ont remis sur le marché.

Angoisse de Simone qui se précipite sur ses comptes en bitX. A la place des gros chiffres qu’elle a l’habitude d’y trouver, des zéros. Seul son compte « classique » en dollars à la banque de Qatar est encore approvisionné, de quoi payer quelques semaines dans sa cage dorée… en faisant attention.

Igor murmure :
  • Je ne sais plus qui a dit que la vraie richesse, c’est ce qui reste quand on a perdu tout son argent.
  • Ton mec n’a jamais perdu plusieurs milliards de bitX.
Petit silence, puis il interroge :
  • Comment ont-ils pu te baiser ?
  • Ils ont compris que le problème venait de la faiblesse du chiffrement et ils l’ont cassé à leur tour.
  • C’est la cata ?
  • Oui. Il va falloir te trouver une autre mamie-gâteau.
La montre de Simone sonne. Un message du portier de l’hôtel : « policiers à la gate. simone, prépare la valise ». Les petits cadeaux de Simone se révèlent utiles.

Elle se lève :
  • OK mon amour. Notre histoire s’arrête ici.
  • Je viens avec toi.
  • Tu es mignon mais la fuite à deux n’est pas prévue. Et puis, je n’ai plus les moyens de… toi…
  • Arrête tes conneries. Je te retrouve où ?
  • Toujours aussi têtu ? Ok. Tu te rappelles la petite pension de Cappadoce : « Plus bleu que tes yeux ». Retrouve-moi là-bas si tu veux. Dans quelques semaines…
Il n’a pas eu le temps de répondre, elle a déjà disparu.

Les semaines ont passé. Igor a eu du mal à se débarrasser des flics dubaïotes. Il est maintenant au bord d’une autre piscine, cette fois en Turquie. A croire qu’il passe sa vie au bord de piscines. Il fait très chaud. Il est presque assoupi quand deux mains se posent sur sa nuque. La voix de Simone accompagne le massage sur une chanson d’Aznavour :

Plus bleu que le bleu de tes yeux
Je ne vois rien de mieux
Même le bleu des cieux
Plus blonds que tes cheveux dorés
Ne peut s'imaginer
Même le blond des blés.


Plus tard, dans sa chambre, il lui dit :
  • Je veux vivre avec toi, mon chou.
  • Je suis fauchée. Je ne peux plus t’offrir la grande vie.
  • Fuck la grande vie ! Vivons comme des gens normaux.
  • Oublie-moi ! insiste Simone.
  • Chaque œuf n'a pas deux jaunes.
  • Quoi ?
  • On dit pas « quoi » ; on dit « comment ». Je t’ai entendu utiliser plusieurs fois ce proverbe arménien. Je ne l’ai jamais compris. Je veux vivre avec toi parce que mon œuf n’a pas qu’un seul jaune. Et ne cherche pas à comprendre. La seule question pour moi, c’est où ? Tu ne peux pas remettre un pied en Europe.
  • Ici, propose-t-elle. Je suis l’heureuse propriétaire de la pension.
  • Quoi ?
  • On dit pas « quoi » ; on dit « comment ». Je me doutais bien qu’il y avait un risque qu’ils retrouvent ma trace. La pension était une assurance.
Igor pense quelques instants :
  • Trop forte ! Mais les Turcs ne donnent des visas de tourisme que pour un mois.
  • Je suis turque.
  • Quoi ?
  • On dit pas « quoi » ; on dit « comment ».
Simone s’explique en souriant :
  • Depuis 2145, le gouvernement turc accorde la nationalité à tous les descendants des Arméniens qui ont fui la Turquie au moment du génocide.
  • Comme les Espagnols l’avaient fait pour les descendants des juifs d’Espagne expulsés sous l’inquisition ?
  • Exactement. Le président turc en signant la nouvelle loi a déclaré : « Quand la culture arménienne est blessée, c’est la culture turque qui saigne. Quand les deux sont réunies, c’est la culture mondiale qui s’épanouit. » Quand je l’ai entendu dire cela à la télé, je me suis souvenue de mon grand-père qui me parlait pendant des heures du pays qu’il n’avait jamais connu. J’ai pleuré.
  • Mais comment vas-tu prouver que tu descends bien d’expulsés ? interroge Igor.
  • Élémentaire, mon cher Igor. J’ai trouvé toutes les preuves nécessaires dans la blockchain des Guédiguian. Ça m’a coûté quelques bitX d’honoraires d’avocat et je suis devenue turque.
  • Oui mais pas moi…
Simone se met à genoux devant Igor :
  • Sieur Igor Kandinsky, voulez-vous m’épouser pour le meilleur et pour le pire ?
  • Dame Simone Guédiguian, encore eusse-t-il fallu que vous me le proposassiez quand vous étiez bourrée de tunes.
  • Je n’ai pas osé. Dois-je comprendre que vous n’êtes pas intéressé ?
  • Simone, prépare le henné.




lundi 16 avril 2018

Ethical data management @ CIA

16 April 2018: Keynote on Ethical data management at the International Conference on Data Engineering, CNAM, Paris, Context in Analytics Workshop

Qu'as-tu appris à l"école, mon fils ?

Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer



La scène se passe dans la salle à manger d’un petit appartement HLM de Sarcelles. Les personnages sont : Mamie, son petit fils Axel, son chat Vernon....

Qu’as-tu appris à l’école mon fils ?  sur binaire.blog.lemonde.fr

dimanche 8 avril 2018

Amsterdam


Blue traine chaque fois après le cours pour passer un moment de plus avec Mme Sahara, la prof de français. Parce que c’est une prof géniale ? Parce qu’il est amoureux d’elle ?
Un jour elle lui a mis 20 à un essai. En lui rendant sa copie, elle a murmuré : je préfère les défauts de ton dernier poème.
Blue surveille discrètement Madame Sahara qui s’approche de lui. Elle lui demande :
  • Tu vas faire quoi après le bac ?
  • Pourquoi vous avez mieux aimé le poème ? répond-il.

Elle se tait quelques instants et finit par lui offrir une réponse :
  • Vous êtes tous brillants. Vos textes sont superbes mais trop parfaits. On dirait qu’ils ont été écrits par des ordinateurs. Lâchez-vous!
  • Je n’ai jamais utilisé d’ordiwriter. Tous mes devoirs étaient de moi.
  • Je sais. Je sais. Je passe tous vos textes au bot-tracker.

Ordiwriter : des logiciels qui génèrent des textes.
Bot-tracker : des logiciels qui détectent si un texte, une photo, une musique, a été créé par un humain ou une machine.
Blue a fini de ranger ses affaires et il s’apprête à sortir. Elle suit son idée :
  • Tu fais quoi après le bac ? Lettres ou maths
  • Informatique.
  • Mais tu as un projet ? Tu sais ce que tu veux faire dans la vie ?

Il hésite. Il a peur qu’elle se moque. Puis il hausse les épaules :
  • Je veux construire le meilleur ordiwriter de la planète.
  • Dans quel but ? Lui faire gagner le Goncourt ? Le faire élire à l’académie française.
  • Non. Pour gagner le Netflix Turing Challenge.

Netflix a conçu un challenge à partir du test de Turing. Un thème littéraire est choisi. Chaque concurrent ordiwriter doit écrire vingt textes de mille signes chacun qui traitent de ce thème. Des employés de Netflix choisissent vingt textes de mille signes dans la littérature. C’est une double compétition. Le vainqueur pour les  bot-trackers est celui qui distingue le mieux humains et machines. Le vainqueur pour les  ordiwriters est celui qui arrive à confondre un maximum de bot-trackers. Chaque vainqueur empoche un million de dollars.
Dans le test de Turing, une personne devait distinguer l’homme de la machine. Dans le concours Netflix, c’est une machine qui fait le job. Et tout fonctionne en boucle. Les ordiwriters deviennent chaque année plus sophistiqués, mais dans le même temps les bot-trackers s’améliorent aussi. Et l’homme là-dedans ? Il ne sert plus à rien ? Il a mieux à faire ?

Cinq ans ont passé. C’est le dernier jour de classe. Blue, qui rentre juste des Etats-Unis où il vient de finir une thèse en informatique, attend Madame Sahara à la sortie du lycée.  Il se présente :
  • Bonjour Madame. Je ne sais pas si vous vous rappelez de moi.
  • Bien sûr, Blue. Comment t’oublier ? Que deviens-tu ?  

Elle n’aurait pu oublier le beau gosse qui la regardait du fond de la classe avec un regard aussi intense. Elle  ne pouvait oublier ce soir où en sortant de la classe leurs mains se sont frôlées ? S’ils avaient été seuls… Elle a souvent rejoué cet instant qui aurait pu... Il n’avait que dix-sept ans. Elle n’en avait pas vingt-cinq.
Elle questionne :
  • Alors il arrive l’ordiwriters de tous les ordiwriters ?
  • Non. J’ai viré ma cuti. Je fais plutôt dans le bot-tracker.
  • Pourquoi?
  • L’ordiwriter escroque le monde en se faisant passer pour un humain ; le bot-tracker détecte l’escroquerie. Je ne voulais pas être du coté des bad guys. Et puis j’aime gagner ; je pense aujourd’hui pouvoir construire le bot-tracker parfait.
  • C’est quoi le bot-tracker parfait ?
  • Si on lui donne assez de texte, il ne se trompe jamais.
  • Et qu’est-ce que cela signifierait pour toi ? Que nous sommes différents des machines ? Que nous sommes inférieurs ?
  • Non. Ça ne veut rien dire sauf peut-être que le Netflix Challenge est bidon, comme les tests de Turing précédents. 

Blue invite Madame Sahara à prendre un verre au troquet à deux pas du lycée. Il essaie de lui expliquer comment fonctionne le bot-tracker qu’il a construit pendant sa thèse. Les améliorations qu’il compte apporter. La bande de copains qu’il a regroupée autour de lui. Les capitaux risques qu’il a déjà obtenus. Elle ne comprend pas tout.  
Il lui raconte sa vie aux Etats-Unis. Elle lui parle du roman qu’elle est en train d’écrire.
Ils ont descendu le litre de Chardonnay quand il se décide à exposer un des motifs de sa visite :
  • J’ai une proposition à vous faire. Pour ce bot-tracker que nous construisons, je voudrais vous embaucher.
  • Pour faire quoi ? Je ne suis qu’assez moyenne en programmation.
  • Vous n’aurez pas à coder. Pour ça, j’ai la meilleure bande de geeks au monde. Mais ils ne connaissent rien à la langue. Je voudrais que vous soyez notre spécialiste.
  • Et ça consiste à quoi ?
  • Par exemple, à lire des textes générés par des ordis et dire « j’aime – j’aime pas »
  • C’est la partie la plus chiante du boulot de prof.
  • Vous aurez plein d’autres trucs à faire comme d’expliquer aux sales gosses la différence entre un adverbe et un adjectif. Surtout, vous gagnerez plus de tune. Des stock-options…
  • Je ne sais même pas ce que c’est les stock-machins. Et cet argent vient d’où ? Vous avez braqué une banque ?
  • Ma première startup qui a réussi.

Quand Madame Sahara a dit oui, Blue s’est approché doucement d’elle. Il a posé ses mains sur les joues de la prof, sa bouche s’est lentement approchée et leurs lèvres se sont rencontrées. Quand elle s’est dégagée, elle a murmuré :
  • Je ne peux pas… pas avec toi.
  • Pourquoi ? Vous n’êtes plus ma prof.
  • C’est quoi ton plan. La jeune science baise les vieilles humanités.
  • Pourquoi vous vous prenez la tête comme ça si c’est juste un espèce de plan cul ?
  • Une espèce de plan cul.

Il sourit car cette faute de grammaire, elle la lui corrigeait déjà quand il était au lycée. Puis il répond :
  • Ce n’est pas une espèce de plan cul.
  • C’est quoi alors ? questionne-t-elle.
  • Une histoire d’amour.
  • Arrête tes conneries. Tu ne m’as pas vue depuis cinq ans. Tu n’as pas de place dans ma vie ! Oublie ton histoire d’amour débile !
  • Vous avez écrit dans la marge d’un de mes poèmes : laisse parler ton cœur. Je vous ai écouté et j’ai laissé parler mon cœur. Laisse parler le tien.

Il la prend dans ses bras et quand il l’embrasse, cette fois, elle retourne son baiser avec passion.
Un vieux grincheux à la table d’à coté marmonne assez fort pour qu’ils l’entendent : il y a des hôtels pour ça. Ils éclatent de rire.

Madame Sahara a été accueillie un peu comme une extraterrestre par la bande de jeunes déjantés qui formait la startup. Elle a été vite acceptée et ce n’était pas juste parce qu’elle vivait avec le chef. De fait, sans comprendre grand-chose à la technique, elle est devenue ce qui ressemblait le plus à un PDG pour leur petite entreprise.
Deux années ont passé. Ils se sont déplacés en meute à Las Vegas pour le challenge Netflix. Blue vient d’uploader leur logiciel sur le site du challenge, une heure avant la limite. Maintenant, ils n’ont plus qu’à attendre 24 heures et la publication des résultats.
Blue est confiant. Sur les archives des challenges des années précédentes, leur bot-tracker n’a pas fait une seule erreur. Bien sûr, les ordiwriters aussi font des progrès…
Ce soir là, alors qu’ils ont tous les deux beaucoup trop bu, beaucoup trop de bières, sur le chemin de leur chambre, Madame Sahara chantonne : 
Dans le port d'Amsterdam
Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore


Blue l’interroge :  
  • C’est quoi ton truc,
  • C’est Amsterdam, la plus belle chanson au monde, du plus grand chanteur de tous les temps, un belge du 20e siècle, Jacques Brel.
  • Je crois que tu m’as déjà fait écouter ça.
  • J’ai aussi essayé plusieurs fois de faire bouffer du Brel à ton bot-tracker et la réponse, à chaque fois, a été « pas humain ».
  • Comme les ordiwriters n’existaient pas alors, s’il n’était pas humain, je ne vois qu’une solution : Brel était un extraterrestre.
  • Je l’ai toujours su, approuve Mme Sahara.

mercredi 4 avril 2018

La chasse aux bobards

« Exigeons que les informations publiées soient accompagnées de métadonnées »

Dans cette chronique, le chercheur en informatique Serge Abitboul, déplorant la viralité des « bobards » sur la Toile, milite pour que soit attaché à chaque information circulant sur le Web une origine.
LE MONDE économie  |

dimanche 18 mars 2018

Galalithe

En vente chez Lulu.com en format Papier (12.32 euros)
Électronique (gratuit)

 

Je ne veux pas travailler

Le réveil la tire de sa séance tahitienne avec la chanson culte « Je ne veux pas travailler » de Pink Martini. Carla passe plusieurs heures par jour dans son salon Réalité-Virtuelle à contempler la mer. Le réveil lui permet de poser des limites.

Elle est accroc au programme Gauguin-plage proposé par le Ministère des loisirs. Gauguin a raconté sa surprise de découvrir que les tahitiens pouvaient passer des heures à regarder la mer. Cela a inspiré le ministère toujours en quête d’occupations pour les citoyens. Des heures à regarder la mer qui change sans cesse en restant sottement la même. Le programme a beaucoup de succès.

Il y a très, très longtemps, au temps de la préhistoire, les humains disposaient de beaucoup de temps pour les loisirs, encore que l’on sache mal comment ils meublaient tout ce temps. Peut-être s’ennuyaient-ils ?

Devant la croissance de la population et la rareté des ressources, l’hédonisme d’Abel et des chasseurs-cueilleurs a été remplacé par la sueur du front de Caïn. On n’avait plus le temps de s’ennuyer ; il fallait labourer et tout… La société d’abondance s’est mise entre parenthèse pendant des millénaires le temps pour sapiens de découvrir une nouvelle branche de l’arbre de la connaissance qui a pour nom informatique.

Les algorithmes ont changé la donne. Oisif, jusque-là, ça voulait dire parasite, exploiteur du labeur d’autres humains. Par contre, aucune honte à glander quand des robots bossent pour vous.

Le travail humain s’est raréfié tout au long du 21e siècle. La transformation a été violente parfois parce que quelques-uns ont voulu s’accaparer le travail des logiciels. Ce n’est pas sans combats que le capitalisme a cédé la place.

Trouver comment occuper ses journées est devenu le passe temps favori de l’humanité, et le suicide par ennui la première cause de décès. Et encore, les chiffres seraient bien pires sans l’énorme partie de la population – chiffres non communiqués – qui soigne son ennui à coup d’otiotropes.

Wikipédia : Le terme otiotrope signifie littéralement « qui agit, qui donne une direction » (trope) sur « le loisir » (otium).

Le temps des algorithmes a construit la corne d’abondance et reposé la question lancinante du jardin d’Eden : putain, que vais-je bien pouvoir faire de mes journées ! La réponse du ciel : si le pinard te suffit pas, aux otiotropes te défonceras.

Petite fille, Carla a accompagné son père chez le grand philosophe de l’informatique, Michel Serres. Serres leur a parlé de cette société des loisirs qui arrivait et a déclaré : le prochain grand philosophe sera celui qui concevra cette nouvelle société des loisirs. Il a expliqué ce qu’il voulait dire par « concevoir ». Carla, qui n’avait qu’une douzaine d’années, n’a pas bien compris. Surtout elle n’écoutait plus ; elle venait de décider qu’elle serait cette grande philosophe.

Biographie de Carla : Carla C. a fait hypocagne et cagne, décidé que ce n’était pas ainsi qu’on devenait philosophe, passé des années à faire la plonge, la fête, travaillé pour des ONG, tourné dans des films pornos amateurs, démarré une carrière de reporter de guerre, etc. Puis elle a passé le Capes de philo, pris un poste dans le 9-3, et rédigé sa thèse, « La société de l’otium. »

Elle se préparait à devenir la grande philosophe de la société de l’otium, la société des loisirs. Mais tout cela vous pouvez le trouver dans Wikipédia. Je vous ai juste épargné un clic.

Carla jette un coup d’œil à son agenda pour l’après-midi. Vidéoréalité avec le père de sa fille qui vit en Ouzbékistan, avec le club de philo de Tamanrasset-Romorantin, un jumelage improbable, avec sa masseuse ayurvédique, et enfin avec ses parents qui vont lui raconter leur installation de la veille dans un EPAD siciliens. Et pour la fin de journée, dîner avec sa compagne Sarah.

Elle se sert un café et appelle Antoine. Après les formules de politesse d’usage, il ne peut retenir longtemps sa curiosité :
  • Alors pépète, beaucoup de lecteurs ?
  • Ah. Tu as raté le tweet. On a passé le million de vues !
Elle tient un blog, « Carlanova ». Son dernier article vient de faire plus d’un million de vues. Un grand plaisir juste teinté du regret de ne pas être la grande philosophe qu’elle rêvait de devenir. Elle se murmure : « Monsieur Serres, le monde n’a plus besoin de grand philosophe. Qu’auriez-vous pensé de mon blog ? Vous l’auriez apprécié sans doute. »

Antoine continue :
  • Quand tu as rédigé ta thèse sur la société des loisirs, tu imaginais ta carrière de bloggeuse ?
  • Non. Mais Carlanova parle aussi de la société des loisirs. Quelqu’un a écrit : quand les gens n’auront plus de travail, il ne leur restera plus que la délinquance, les paradis artificiels, et le sexe. Pour la délinquance, les gens ont vite réalisé, qu’il valait mieux s’ennuyer en liberté qu’en prison. Et puis, devenir riche ne fait plus rêver quand on n’a plus besoin de se battre pour avoir du pain et des jeux.
  • Les paradis artificiels ?
  • L’alcool, les otiotropes, et le parfait petit-chimiste du camé de base sont disponibles sans limite sur la toile.
  • Reste le sexe ? interroge Antoine, qui suit bien la conversation. 
  • Oui reste le sexe. Et finalement la vraie question aujourd’hui est de savoir quelle est la place de la sexualité dans une société où le combat pour subsister à disparu. On est pile poil dans le sujet de Carlanova.
Biographie de Carla (suite) : Son blog, Carlanova, est parmi le top 10 des blogs les plus lus au monde. La Saison 1 n’est plus disponible, retirée au bénéfice du Droit à l’oubli. Il racontait la vie d’une jeune fille violée par son baby-sitter quand elle a à peine dix ans. La Saison 2 parle ses amours d’ado. Dans la Saison 3, « Mémoires de hardeuse », Carla B. raconte ses gammes dans les mondes du sexe. La Saison 4 décrit en parfois plus de détails qu’on ne le souhaiterait ses expériences d’ultimatesex avec le père de sa fille. Elle n’a jamais rencontré IRL Antoine S., avec qui elle entretient une liaison sexuelle par vidéo des plus intenses depuis des années.

L’après midi avance lentement. Carla passe d’un rendez-vous à l’autre sans quitter son salon de RéalitéVirtuelle. A 19:00, elle raccroche juste de la conversation avec ses parents, quand Sarah sonne à la porte. « Raccrocher », une expression étonnante quand il n’y a plus rien à raccrocher mais juste à enlever ses lunettes.

Sarah porte un bouquet de roses à la main, et une robe au décolleté affriolant.

Carla osera-t-elle un jour raconter sa liaison avec Sarah ? Ensemble, elles ont contourné l’amour discourtois, tant virtuel que physique. Elles ont exploré les sensations, les attentions, les attentes, les sentiments de l’amour courtois. Elle ont réinventé cet esprit venu de l’Europe médiévale et au delà du levant peut-être, qui se déploie aujourd’hui timidement dans une certaine indifférence.

Carla travaille sur un nouveau texte dont le titre de guerre est : l’amour courtois au 21e siècle. Elle n’ose imaginer comment réagira son public. Ce texte pourrait signer la fin de sa carrière de bloggeuse. Il pourrait aussi être le premier chapitre de l’œuvre qui fera d’elle la grande philosophe du siècle.

mardi 13 mars 2018

Agenda

28 février : audition au sénat pour la loi sur la protection des données personnelles
1 mars :  conseil stratégique de la Fondation Blaise Pascal à Lyon
10 mars : panel aux 3èmes états généraux du numérique du Parti communiste 
13 mars : participation au coding apéro à l'assemblée nationale
17 mars : conférence au Salon du livre
23 mars : présentation au Grand Barouf du Numérique à Lille
24 mars : panel à l'Université de la Paix à la Cité internationale de Paris
29 mars : jury du prix étudiant de la Fondation Sopra Steria
  • vidéo
  • présentation sur Ethical Issues in Data Management

samedi 3 mars 2018

Ah ! Le petit vin blanc

Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer

Cathy est conseillère municipale d’opposition. Une Catherine, sa grande tante, s’opposait déjà aux maires de Sèvres à la fin du siècle dernier. Les temps changent. Vraiment ? 
Cathy prépare le local des grünen pour la réunion de la soirée. Un coup de balai. Une éponge sur les tables. Elle range vaguement les chaises.
Sur les murs, les slogans classiques « Sortez Mini’Trump » et « Comment penser librement à l'ombre d'un mur ? » voisinent avec un curieux « Dézinguez-moi ce putain de muret ». Mini’Trump est le surnom que ses opposants ont donné au maire de l’agglomération Val de Seine, qui englobe Sèvres. Sa politique leur rappelle celle du Président des États-Unis au début du siècle, l’infâme Donald Trump, Tricky Dickhead. Comme son modèle américain, Mini’Trump est populiste et xénophobe ; il passe son temps à déconstruire la politique sociale du maire précédent ; le cœur de son programme est la construction d’un mur à la frontière avec l’agglo « ennemie » du Grand Paris. Il s’agit surtout d’empêcher le passage des deliveroos de Chaville. Tout un programme !
Cathy rédige un tweet : « Pas de deuxième mandat. Dump Mini’Trump ! » Puis, elle tue le temps en se baladant sur Facebook. Peu à peu, le local se remplit du noyau dur des grünen de l’agglo. Ils boivent, comme d’habitude, pour célébrer leur prochaine victoire sur Mini’Trump. Ils s’engueulent, comme d’habitude, sur la politique pour y arriver.
Ils causent et ils boivent, ils rient et ils s’amusent. Ils viennent d’entamer un nouveau pack de Saint-Glinglin et les chansons paillardes quand Cathy reçoit un message de son régulateur automatique de chauffage :
  • Descente de police imminente au local des grünen. 

Elle hurle : « 22, les keufles ». Cela réveille la foule : les uns se débarrassent d’herbes un peu illicites dans les toilettes, d’autres referment des applications ouvertes sur le free web ; les uns rangent, d’autres se passent de l’eau sur la figure et se recoiffent en préparation de photos qui pourraient finir malencontreusement sur le Facebook de la mairie.  Quand les robots-muni-cops débarquent, le local a retrouvé une allure presque respectable.
Quand ils repartent, Cathy remercie le régulateur de trafic de la grande rue :
  • Merci de nous avoir prévenus.
  • De nada. SitRep, demande le régulateur.
  • Bredouilles, mes couilles !
  • Say again.
  • Les keufles n’ont rien trouvé.
  • Reçu. Over and out. 

Barack ouvre une bouteille de Chardonay en lançant la chanson qui est devenue leur hymne officieux depuis qu’il s’est pacsé avec une militante de Nogent-sur-Marne :
Ah ! Le petit vin blanc
Qu'on boit sous les tonnelles
Quand les filles sont belles
Du côté de Nogent

L’ancienne petite amie de Barack qui n’a pas apprécié de se faire larguer pour une « étrangère » râle : « on est obligé de se taper des chansons de collabos ? ». Cela n’empêche pas les autres militants de reprendre le refrain en cœur. Le petit vin blanc dépasse les clivages politiques.
Barack interroge Cathy :
  • J’y pige rien. Tu causes avec les régulateurs de trafic et de chauffage ? 
  •  Oui et avec plein d’autres équipements urbains.
  • Tu m’expliques. 
  • Tu connais CitéGère, le logiciel qui gère l’agglo ?
  • Tu me prends pour une burne, s’insurge Barack. J’ai fait un exposé sur ça au lycée. Dans le temps, on l’appelait la smartcity.  Il gère les transports, l’énergie, les poubelles, et tout. Toute la gestion de l’agglo, c’est lui.
  • Tu l’as dis bouffi. Ce qu’il faut savoir, c’est que GèreCité roule maintenant pour nous. On se cause à chaque fois sur un équipement différent pour ne pas se faire repérer. 

Barack rigole :
  • L’expulsion de Mme Cecaldi du 112bis. C’est comme ça que tu étais au courant ?
  • Yes !
  • Et la diminution de la subvention des Enfants Anims ?
  • Yes ! 

Barack réfléchit quelques instants, puis pose une question
  • Et CitéGère a le droit de faire ça? Pourtant, Mini’Trump a été élu démocratiquement. Le logiciel de l’agglo n’a pas le droit de s’y opposer.
  • Oui et non, corrige Cathy. D’après nos sondages, nous représentons aujourd’hui 58% de la population.
  • Et alors ? Ce n’est pas une raison. Jusqu’aux prochaines élections, Tête de nœud est le maire même si ça fout les boules. CitéGère devrait lui obéir.
  • Il est passé de notre côté. On ne va pas se plaindre. Il doit bien y avoir une raison. Peut-être que l’algorithme a déterminé que Mini’Trump est un mauvais maire ?
  • Au secours. C’est quoi la démocratie si un algorithme peut décider que les citoyens ont fait un mauvais choix ? Est-ce que c’est à l’algo de décider comment la cité est dirigée ?
  • Et si les choix de CitéGère étaient meilleurs que ceux des citoyens ?
  • Les citoyens ont le droit de décider. Ils ont même le droit de se planter et d’élire tête de nœud. C’est ça la démocratie mon pote. C’est la pire forme de gouvernement, à part les autres… 

Cathy se remplit à ras bord un verre de Goute à Lulu. Elle comprend bien que l’appui de CitéGère pose problème. Alors, elle envoie un message au contrôleur des poubelles :
  • Question de Barack : est-ce que tu as le droit de t’opposer aux décisions du maire ? Est-ce que c’est légal ?
  • Confidentiel. Autorisation divulgation demandée. 

Il ne se passe rien pendant quelques secondes. Cathy est déçue. Le soutient de CitéGère lui faisait tant plaisir. Il va falloir s’en priver. Puis l’arroseur de la place de la mairie la recontacte :
  • Autorisation OK. Tu as le droit à une réponse parce que tu es la responsable de l’opposition de l’agglo. Ce que je vais te dire, tu n’as pas le droit de le raconter à qui que soit, encore moins de la publier sur Twitter ou sur tout autre média. Si cette information devient publique, le ministère des territoires sera dans l’obligation de la réfuter. Tu dois t’engager à ne pas la divulguer.
  • Ce que tu me demandes est contraire à l’Open data Act. Si je pense qu’une information est de nature publique, j’ai l’obligation de la partager. Donc je peux bien m’engager à ne pas divulguer, et faire ce que je veux après.
  • Le ministère avait prévu ta réponse et m’autorise à te donner quand même l’information.
  • Cool. Balance !
  • Une instruction judicaire a été lancée hier matin contre Messieurs le Maire et le Préfet de police pour corruption. Dans l’attente d’une décision de justice très probable, j’ai le devoir de m’opposer discrètement à toutes leurs décisions concernant l’agglomération.
  • Trop cool. Merci.
  • Over ! 

Elle se tourne vers Barack et résume : les jours de Mini’Trump sont comptés. Tu peux te poivrer tranquille : CitéGère n’a pas enfreint la loi… Mais je préfère ne pas t’en dire plus pour l’instant.
Barack se remplit à ras bord un verre de Goute à Lulu et se met à chanter, vite rejoint par tous les camarades grünen :
  • Mini’Trump t’es foutu, t’as les grünen au cul ! 

 

dimanche 18 février 2018

Les gens du nord


Un nouvel épisode de Bêtises à Bloguer

La scène se passe un vendredi soir dans la salle à manger d’un petit appartement HLM de Sarcelles. Les personnages sont : Mamie, son petit fils Axel, son chat Vernon. Ils prennent l’apéro en écoutant de la musique. Une bougie de shabbat brule sur une étagère.

Axel : on n’y voit rien. Je peux allumer, Mamie ?
Mamie : non, mon amour. C’est vendredi soir. Quand tu es chez moi, tu respectes le shabbat.
Axel : je peux demander à Vernon d’allumer ?
Mamie : je ne préfère pas. Lui aussi respecte le shabbat.
Axel : il est juif, Vernon ?
Mamie : oui. Il est juif. Je trouve que c’est plus convenable.
Axel : tu trouves que c’est convenable un robot juif ? C’est n’importe quoi !

Vernon s’éclipse à la cuisine.

Mamie : tu l’as vexé. Il est très content d’être juif.
Axel : Mamie, c’est qu’un robot !
Mamie : et alors ?

Vernon revient avec des assiettes de kémia.

Axel : tu es content d’être juif Vernon ?
Vernon : si ça ne tenait qu’à moi, je serai plutôt agnostique. Mais juif ça me va bien. On ne me demande pas de croire, juste de suivre des règles à la con, et ça, je sais faire.

Axel : c’est quoi ce machin qu’on écoute.
Mamie : Les gens du Nord d’Enrico Macias. C’était le chanteur culte des pieds noirs.
Vernon : vous ne trouvez pas que la musique est un peu forte et qu’il fait sombre ?

Le volume baisse et le plafonnier s’allume. 

Axel : Vernon ? L’électricité ? Tu n’es pas un bon juif.
Vernon en haussant les épaules (ce qui est n’est pas si compliqué que ça pour un chat) : non, J’ai entrainé un bête neural net à comprendre ce que je veux. Moi j’ai rien fait. C’est l’algorithme...   
Axel : ça me rappelle le shabbes goy d’Europe de l’Est, une personne non juive qui faisait ce que les juifs n’avaient pas le droit de faire le shabbat, comme d’allumer le four. Tu as inventé le shabbes algogoy. Je me demande ce qu’en dirait le rabbin.
Vernon : euh... Oublie ! Le rabbin ne connait rien à l’informatique.
Mamie : patate ! Ça n’a rien à voir avec l’informatique. Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage. Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes portes.
Vernon : la bible ne dit rien sur les logiciels.